Intervention de Laurette Onkelinx à la Chambre suite aux attentats terroristes du 13 novembre à Paris

Monsieur le Président,

Monsieur le Premier Ministre,

Mesdames et messieurs les Ministres,

Chers Collègues,

 

Le terrorisme ne connaît aucune frontière, ni celle de l’horreur, ni celle d’un pays,

Encore moins celle de l’humanité,

Paris, Beyrouth, Bruxelles, Alep, un avion en plein ciel,

La France, la Belgique, la Syrie, le Liban, l’Irak,

Partout les terroristes franchissent les frontières de l’horreur,

Le peuple français, le peuple syrien, le peuple belge, le peuple libyen, le peuple irakien, le peuple russe,

Partout ce sont les peuples innocents qui sont frappés par ces terroristes,

 

Partout c’est l’innocence qui est piégée et explosée par ces fous radicaux ;

 

Sur les terrasses, dans un bar, une salle de concert, sur un marché,

C’est la vie qu’ils arrachent,

C’est la vie qu’ils n’aiment pas,

Ces terroristes qui sèment la terreur sont les ennemis de la liberté, de la fraternité, de la solidarité, de l’humanité,

 

 

Mes chers collègues,

Ce sont nos ennemis,

Et ils vivent et ont grandi parfois ici ou parfois là-bas, et ont basculé dans l’ignominie, dans la violence, dans la haine de l’autre, dans le refus de la mixité et dans le refus de la liberté,

Complètement manipulés, ces médiocres frappent en meute aujourd’hui, téléguidés  par Daesh.

 

Ce WE, Paris a été victime d’actes de guerre qui ont coûté la vie à au moins 132 personnes ; des jeunes, des vieux, des Français, des « étrangers », des parents, des croyants, des athées, … En commun, leur innocence. Aujourd’hui, nous sommes aux côtés de la France, aux côtés de tous ceux qui sont déterminés à combattre l’obscurantisme et la terreur.

 

Et pour ce faire nous n’avons pas le droit de nous affaiblir.

 

Depuis le début de ces faits terroristes horribles, des irresponsables, certains ont passé leur temps à chercher des boucs émissaires, à stigmatiser, voire à communautariser.

 

Ces irresponsables sont notre faiblesse.

 

Je veux vous remercier personnellement, Monsieur le Premier Ministre, de ne pas céder à cette tentation et d’en appeler à l’union nationale et de travailler avec les communautés et les régions.

 

Au nom de mon groupe, je ne veux pas aujourd’hui participer à la tentative de déstabiliser.

 

Mais évidemment, nous avons le droit et le devoir d’inventaire, le droit de questionner nos politiques, internationale, européenne, belge et l’efficacité de nos services.

 

Pour ce qui est de la situation internationale, je voudrais redire que le Groupe PS a soutenu et continue de soutenir sans ambiguïté notre participation aux côtés des Français dans la coalition internationale qui lutte contre Daesh. Nous avons soutenu nos interventions aériennes au-dessus de l’Irak dans un cadre respectant le droit international et un cadre onusien.

 

Je tiens d’ailleurs à, encore une fois, saluer le travail de nos militaires dans ce combat.

 

Cette solution militaire dure maintenant depuis plus d’un an. Si elle montre certains succès, il faut rappeler qu’elle ne peut évidemment pas se suffire à elle-même.

 

Cette solution se doit d’être globale. Diplomatie, Défense et Coopération au développement doivent travailler main dans la main, sans oublier le soutien essentiel à l'aide humanitaire. Aucune bombe, aussi précise soit-elle, ne peut apporter la paix durablement, ne peut venir en aide aux réfugiés ou apporter une quelconque solution politique.

 

Nous devons tirer les leçons de l’ère Bush et ne plus reproduire ses erreurs dont on paie le prix aujourd’hui. Le remède ne peut pas être pire que le mal.

 

Il faut aussi reconnaître que l'Occident n'a pas été assez regardant avec certains alliés qui ont été les principaux bailleurs de fonds de mouvements comme Al Qaïda et l’Etat Islamique.

 

A ce constat, je voudrais ajouter que l'UE fait une erreur en ne se concentrant, vis à vis de la Turquie, que sur une demande de contrôle des réfugiés et des frontières greco-turques et du maintien des réfugiés sur son territoire sans demander aussi et soutenir un rôle actif de la Turquie dans le contrôle de ses frontières avec la Syrie : c'est par là que Daesh a nombre de soutiens : pétrole, trafic, combattants ...

 

Or, un sommet EU-Turquie va avoir lieu prochainement.  Il vous faudra, je crois, aborder cette question.

 

Lutter contre Daesh en dehors de nos frontières, c’est donc également utiliser l’arme diplomatique.

 

Il revient à l'ensemble de la Communauté internationale de littéralement et résolument couper l'oxygène à l'Etat islamique en stoppant son approvisionnement en argent et en armes. En gelant ses flux financiers et ses contrebandes qui financent leur dessein d’une destruction massive, de nos droits et de la paix.

 

Ensuite il nous faut une approche régionale impliquant tous les pays de la région avec l’appui de la Communauté internationale. Avec comme priorité numéro 1 de combattre l’Etat islamique ; la pacification et la stabilisation de la région de l'après Assad ne pourra être assurée que lorsque ce combat aura porté ses fruits. Mais pour tirer les leçons du passé, il faut prévoir, à moyen terme, la transition politique et éviter l'effondrement de ce qui reste de l'Etat Syrien.

 

Monsieur le Premier Ministre,

 

Au niveau européen des réunions importantes sont prévues et ont déjà eu lieu :

 

Sur la défense notamment mais aussi sur le plan « justice intérieur ».

La réunion de cette semaine  doit avancer sur les thèmes mis à l’agenda

·         il y a urgence pour la lutte contre les armes à feu : quelle mobilité ! c’est insupportable. A quand une véritable politique européenne en la matière ?

·         le contrôle des frontières extérieures

·         une meilleure coopération  entre les services de police 

·         le financement du terrorisme

 

Il manque un thème, l’organisation en Europe d’une véritable agence de sécurité.

Je l’avais plaidé avec mon collègue Dewael et je sais que c’est difficile car trop de pays européens jalousent leurs renseignements comme un signe fort de souveraineté. Je trouve cela ridicule dans un monde où plus rien ne se confine aux frontières d’un Etat. Je vous demande de mettre ce point à l’agenda et de peser de tout votre poids pour avancer sur cette perspective.

 

Enfin, Mesdames et Messieurs, il ne faudrait pas que ces priorités de sécurité nous empêchent de développer des politiques sociales inclusives qui sont un véritable bouclier contre le désespoir et la radicalisation anti système.

 

Enfin, avant d’en venir aux questions intérieures, une réflexion sur l’accueil des réfugiés. Etre le continent des droits de l’Homme implique également que l'Europe accueille dans la dignité et solidairement ceux qui relèvent du droit d'asile et qui fuient cette barbarie. Voir dans nos murs ce dont Daesh est capable au Moyen Orient doit permettre à ceux qui doutaient encore de comprendre ce que fuient ces hommes, ces femmes et ces enfants qui nous arrivent.

 

Venons-en à la politique belge.

 

Notre pays a été secoué par des attentats et des menaces terrifiantes. Vous y aviez répondu par un plan en 12 points.

 

L’évaluation est nécessaire.

 

Etaient-ce les bonnes décisions ? Sont-elles suffisantes ? On a besoin de précisions. Vous en avez donné quelques-unes. Ainsi nous avons incriminé le voyage à des fins terroristes. Il y un peu moins de 150 personnes qui sont revenues de Syrie. Vous dites que vous allez systématiser l’emprisonnement. C’est déjà possible aujourd’hui. Combien sont en prison ?

Vous souhaitez mettre sous bracelet des personnes potentiellement dangereuses. Ce sera  à discuter sur le plan de la sécurité et de l’efficacité. Les avis sont partagés.  Et surtout quel suivi individualisé pour chacun ? C’est à partir de là que nous pourrons adopter des mesures plus efficaces.

 

Vous avez prévu à l’époque d’enlever le passeport ou la carte d’identité à des candidats au départ. Combien de personnes concernées ? Quel est leur suivi ? C’est sur cela aussi que nous devrons discuter.

 

Vous avez donné une priorité à la poursuite de la cybersécurité. Vous proposez de fermer certains sites, nous sommes à vos côtés sur cette proposition.

 

Vous proposez de nouvelles mesures d’extension des possibilités de perquisitions, pour faits de terrorisme : nous vous soutiendrons moyennant deux conditions : que cela se fasse uniquement pour des faits de terrorisme et sous le contrôle du parlement pour respecter votre appel à conserver notre Etat de droit et de protection des libertés individuelles.

 

Mon groupe est évidemment favorable à l’exclusion des prédicateurs de haine et du démantèlement des lieux de culte non reconnus qui diffusent l’appel au djihadisme.

 

Mais au-delà d’une nécessaire évaluation, il faut accepter de se remettre en cause. Depuis le cancer Sharia for Belgium, les métastases n’ont pas arrêté de progresser. Nous devons voir cette réalité en face. La Belgique dans son ensemble est une des bases arrière pour les terroristes.

 

D’après des informations qui ont été rendues publiques il y a quelques temps, environ 800 personnes sont sur les listes comme étant potentiellement dangereuses, qu’elles soient dans des va-et-vient avec la Syrie, ou susceptibles de partir, ou particulièrement radicalisées.

 

Alors que certains se sont amusés et continuent  de façon abjecte à stigmatiser une commune nous savons bien que tous les grands centres urbains sont concernés dans chacune des régions du pays. Ce sont d’ailleurs 10 communes de ces trois régions qui sont plus que d’autres concernées par ces phénomènes.

 

Par rapport à ce constat, comment ne pas considérer comme une évidence qu’il faille augmenter les effectifs des polices concernées !

 

Je pense aux unités spécialisées du fédéral mais bien sûr aussi des polices locales qui doivent participer au suivi individualisé des personnes potentiellement dangereuses.

 

On a entendu hier Johan De Becker, le chef de zone de Bruxelles Ouest, qui gère donc Molenbeek, a expliqué hier qui lui manquait "cruellement" 125 policiers aujourd'hui. Ces 125 policiers sont nécessaires pour la police de quartier et les services spécialisés notamment dans la lutte contre le radicalisme, il faut l ‘écouter.

 

On a entendu aussi Vincent Gilles, le patron du SFLP Police : il va jusqu'à dire que la police fédérale est en état de faillite. Qu'il lui manque 100 millions d’EUR pour assurer la sécurité des policiers eux-mêmes, il faut l’écouter.

 

La condition sine qua non pour mener la lutte contre le terrorisme, c’est de donner les moyens nécessaires et suffisants.

Ce qu’il faut c’est changer de cap, arrêter les économies. Vous l’avez compris : 400 millions d’euros c’est un changement de cap. Il était temps. je salue cette décision.

 

Sur le plan opérationnel, vous avez raison de souligner le travail extraordinaire de nos services de renseignement, de la police et de la justice. Mais, sans chercher des coupables pour faire illusion ou pour rassurer, nous devons savoir s'il y a eu des ratés, des erreurs, des fautes.

 

Nous attendons donc déjà pour la mi-décembre le rapport du comité R sur ce qu'on appelle les returnees, c’est à dire ceux qui sont partis de Syrie et revenus dans notre pays.

 

Comment dans ce pays les services les détectent, les suivent, comment ils partagent l'information? Quels sont les contacts avec les autres services opérationnels belges et étrangers et avec les autorités locales?

 

Une enquête plus particulière sur les barbares qui ont agi à Paris va être lancée. Je comprends évidemment que dans l'immédiat il nous faut patienter. Les services sont à la recherche de certains des terroristes impliqués. C'est évidemment la priorité.

 

Mais il faut que cette enquête commence le plus rapidement possible et qu'en deux mois, je le demande à cette tribune,  elle puisse déboucher sur des conclusions.

 

Pourquoi est-ce si urgent?

 

Parce que si des erreurs, des fautes ont été commises, il faut en comprendre les raisons pour ne pas à l'avenir commettre les mêmes erreurs qui ont des conséquences immenses pour la sécurité de nos  populations. Ainsi comment expliquer pour ne prendre qu'un seul exemple, qui pourrait être multiplié, qu'un des auteurs qui s'est fait exploser près du stade de France a  été radié des registres de la Ville de Bruxelles sur recommandation de la police fédérale.

 

Est-ce véritablement parce que les services étaient convaincus qu'il était reparti en Syrie ou n'avaient-ils plus les moyens en matériel en hommes pour le suivi individualisé d'une personne considérée comme dangereuse.

 

Sans parler de ces deux frères terroristes Abdeslam considérés dernièrement par nos services comme sans signe de radicalisation menaçante...

 

 

Voilà Monsieur le Président,

Monsieur le Premier ministre,

Chers collègues,

 

Il y a un temps pour tout et deux manières de gérer cette crise : désigner des responsables du passé, ce qui ne nous débarrasse pas du problème ou assumer nos responsabilités aujourd’hui.

 

Les derniers jours beaucoup de regard, de mots, d’accusations définitives se sont portés sur

la région bruxelloise et sur Molenbeek en particulier.

 

Derrière les personnalités qui se renvoient la balle, c’est une commune et une population qu’on stigmatise. Et c’est insupportable et c’est injuste.

 

L’appel à l’union de la Bourgmestre, je la soutiens, je l’applaudis. Mais moi qui suis laïque je veux aussi ouvrir les yeux sur ce que vit la communauté musulmane qui dans son immense majorité est innocente de toutes les horreurs que nous traversons, vit et va vivre dans la peur d’être assimilée aux barbares.

 

C’est mamy Danielle, adulée sur les réseaux sociaux qui dit, parlant de la France : "C’est très important d’apporter des fleurs à nos morts, c'est très important de lire plusieurs fois le livre d'Hemingway Paris est une fête. Nous sommes une civilisation très ancienne et nous porterons au plus haut nos valeurs. Nous fraterniserons avec les 5 millions de musulmans qui exercent leur religion librement et gentiment et nous nous battrons contre les 10.000 barbares qui tuent, soi-disant au nom d’Allah".

 

Ceci étant dit, il ne faut pas se voiler la face : certaines choix politiques ont failli à nos objectifs de mixité et de progrès social. Qu’elles soient subies ou voulues, il demeure dans nos quartiers beaucoup trop d’exclusions : socio-économiques, culturelles ou relationnelles et j’ajouterai trop de repli sur soi.

 

Pour mon groupe, il faut allier répression avec prévention et politique sociale d’intégration

 

C’est cette politique globale qu’il faut opposer aux terroristes.

De l’agent de quartier qui peut repérer un jeune qui part en vrille et pourrait tomber dans les griffes de mouvements radicaux, en passant par la création d’une agence européenne de sécurité, ou par le renforcement des moyens de lutte contre la pauvreté, ou encore par la redéfinition d’une Europe des valeurs humanistes plutôt que marchandes, c’est un large éventail de moyens et d’actions qu’il faut mobiliser pour défendre notre modèle de société et nos modes de vie fondés sur la liberté, la convivialité et le vivre ensemble.

 

Mes chers collègues,

 

C’est notre mode de vie qu’on a voulu assassiner,

C’est notre convivialité, notre volonté d’être ensemble, de nous mêler, hommes et femmes, jeunes et vieux, croyants ou pas, que ces fanatiques décérébrés veulent assassiner,

C’est notre envie de faire la fête un vendredi soir, de faire la hola pour supporter notre équipe de foot, ou de balancer dans une salle de concert que ces terroristes veulent assassiner,

 

Mais ils ne gagneront pas !

Nous ne les laisserons pas gagner !

 

Soyons lucides, nous ne gagnerons pas le combat du jour au lendemain ; ce serait mentir, se mentir que de croire, de faire croire, que la menace va disparaître en même temps que le Charles De gaulle avance, ou qu’une banque de données européennes voit le jour ; la menace est là, aujourd’hui, demain, dans les jours et les mois à venir….et pendant le temps qu’il faudra,  il faudra vivre avec !

 

Oui, j’insiste vivre avec la menace tout en continuant à vivre comme nous aimons le faire, mais je le dis, nous gagnerons ensemble autour de ces valeurs universelles qui nous réunissent: liberté, égalité, fraternité.

(NB: Seul le texte prononcé fait foi.)


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