Question de Stéphane Crusnière à Didier Reynders, ministre des Affaires étrangères, sur le naufrage d'un bateau de migrants en méditerranée

Monsieur le président,

monsieur le ministre,

chers collègues,


un drame qui aura coûté la vie à huit cents êtres humains est venu allonger la liste interminable des victimes d'une politique européenne désastreuse en matière d'asile et migration. Car, ne nous leurrons pas, ce naufrage, c'est le plus coûteux en vies humaines depuis la fin de la guerre, mais ce n'est sans doute pas le dernier – l'actualité nous force de le constater.

 

Il faut insister sur ce point: ces personnes sont avant tout des victimes de politiques dont nous sommes tous, Européens, y compris, nous, Belges, responsables. Ce ne sont pas des aventuriers qui quitteraient sur un coup de tête le confort douillet de leur foyer. Ce n'est pas de gaieté de cœur que ces personnes quittent un pays en guerre ou en ruine, dans l'espoir de la simple possibilité d'un avenir dans d'autres contrées. Ce n'est pas par envie d'exotisme que ces personnes, qui représentent pourtant le meilleur de leur pays d'origine, paient des sommes folles à des passeurs exploitant la misère humaine pour risquer leur vie dans des voyages où la mort est présente à chaque instant, même bien avant d'embarquer.

 

Oui, nous portons tous notre part de responsabilité. Quand certains considèrent que les budgets dédiés à la coopération au développement sont de l'argent perdu.

 

Lorsque parfois, animés de meilleures intentions, on se lance dans une opération militaire, sans plan d'avenir en cas d'échec de la transition vers un État démocratique. Lorsqu'on entreprend des tournées internationales pour dissuader les départs, sans tendre la main pour construire sur place ce qui est nécessaire pour éteindre l'envie ou l'absolue nécessité de départ. Lorsque, surtout, on durcit les procédures de migration légale au point de les rendre illusoires ou marginales, et que l'on pousse les candidats à l'immigration vers des filières de traite des êtres humains. Lorsque, enfin, on se refuse à financer des opérations qui incluent un sauvetage en mer – je parle de l'opération Triton –, au profit d'opérations Frontex qui coûtent certes trois fois moins cher mais se limitent à la surveillance des frontières sans dimension humanitaire, sans même garantie de l'emploi exclusif des forces publiques et sans contrôle démocratique.

 

Le porte-parole du premier ministre a annoncé que celui-ci appelait à la tenue d'un Conseil exceptionnel qui aura lieu ce jour, une demande qui rejoint celles d'autres États membres. Nous la saluons, mais nous aurions voulu entendre cette demande plus tôt pour répondre à l'appel de la France, de l'Allemagne, de l'Italie et de la Slovénie il y a plusieurs semaines déjà.

 

Monsieur le ministre, quelle sera la position de la Belgique lors de ce Conseil? Comptez-vous revoir la politique de votre gouvernement en matière de coopération au développement afin de lutter efficacement contre les raisons objectives qui poussent les candidats migrants au départ? Comment allez-vous répondre aux nombreux appels au secours de l'Italie et de la Grèce, notamment, qui sont en première ligne dans la gestion du flux des migrants? Allez-vous augmenter le nombre de places permettant d'accueillir et de réinstaller les candidats en Europe? Quelles initiatives allez-vous prendre pour assouplir les règles européennes en matière d'immigration légale et de renforcement du contrôle démocratique sur les opérations Frontex?

Réponse de Didier Reynders

La catastrophe maritime au large des côtes libyennes, après tant d'autres drames, nous rappelle l'urgence de la situation en Méditerranée.


Un Conseil “Jumbo“ des ministres européens des Affaires étrangères et de l'Intérieur s'est réuni à Luxembourg. Tous les ministres y ont soutenu les axes définis par la Haute représentante de l'Union pour la politique étrangère: il faut lutter plus efficacement contre le trafic des êtres humains, assumer nos responsabilités en termes de protection internationale, renforcer la surveillance des frontières et augmenter les capacités de sauvetage.


Je ne reviendrai pas sur ce que nous faisons pour stabiliser la situation dans les pays d'origine des migrants, en Irak ou en Libye. Nous intervenons aussi de manière humanitaire: l'Union européenne et la Belgique comptent parmi les premiers contributeurs dans ce domaine.


La Commission européenne a présenté un plan d'action en dix points. Cette après-midi se tiendra un Conseil européen extraordinaire qui devra adopter une déclaration fondée sur ce plan d'action.


Il faut rester réaliste. La déclaration ne formule aucune proposition de nature à apporter une solution définitive aux causes mêmes de la crise, à savoir l’extrême pauvreté, les conflits armés, les crises alimentaires et le changement climatique. Des solutions structurelles

doivent donc également être proposées et elles seront développées le 13 mai prochain dans le cadre d’un Agenda européen sur la migration, présenté par la Commission européenne.


Les mesures énumérées dans la déclaration ont pour vocation principale de sauver des vies

humaines. Le Conseil européen devrait approuver le doublement du budget des opérations Triton et Poséidon. Il est impératif de lutter plus efficacement contre les passeurs. Leurs bateaux doivent être détruits, leurs biens saisis et nous devons les empêcher d’acquérir de nouvelles embarcations.


Le Conseil européen devrait également demander à la Haute Représentante de préparer une mission PCSD (politique de sécurité et de défense commune), à l’image de ce qui a déjà été fait pour lutter contre les actes de piraterie. Plusieurs questions juridiques doivent néanmoins être préalablement résolues. L’Union européenne doit dans le même temps renforcer sa coopération avec les pays et les organisations des régions concernées et accroître les dispositifs de protection régionaux.

 

La politique européenne d'immigration et d'asile doit assurer l'équilibre entre responsabilité

et solidarité. Il faut que les migrants soient enregistrés dans les pays d'arrivée et que ceux-ci

respectent les conditions d'accueil et la procédure d'asile. Mais nous devons aussi faire preuve de solidarité. Si les conditions sont réunies, nous sommes disposés à envisager la relocation ou davantage d'ambition européenne en matière de réinstallation. La Commission entend accueillir 5000 personnes. Nous avons plaidé pour 10000 places. Pour la Belgique, cela reviendrait à 250 personnes en plus durant deux ans. Nous entendons participer à l'effort commun.


Nous mettrons du personnel à la disposition de Frontex et nous pouvons augmenter le nombre de débriefeurs à la demande de l'agence.


Nous sommes prêts à consacrer des moyens à une opération commune en Méditerranée. Le ministre de la Défense est disposé, au besoin, à engager le navire de commandement et d'appui logistique Godetia, ainsi qu'à envisager le détachement d'équipes sur des navires.


En outre, notre pays poursuivra ses efforts en matière de développement dans les pays d'origine.


En fonction des décisions du Conseil européen de ce jour, nous déploierons tous les moyens au sein des départements concernés.

Réplique de Stéphane Crusnière

Monsieur le président, monsieur le ministre, je vous remercie pour vos réponses. C'est un véritable drame humain qui se passe en Méditerranée, aux frontières de l'Europe. Nous ne pouvons rester insensibles. Il faut bien mesurer les raisons qui poussent tous ces gens à quitter leur pays et proposer des mesures pour leur venir en aide en amont, afin de lutter efficacement contre tous ces passeurs qui profitent de leur misère pour s'enrichir, faisant fi de toutes ces considérations humaines.

 

Nous serons attentifs aux conclusions du Conseil européen de ce jour. Cependant, monsieur le ministre, si une approche européenne est certes nécessaire en la matière, vous avez aussi un rôle à jouer au niveau belge dans ce dossier. C'est pourquoi nous serons attentifs aux mesures que ce gouvernement proposera, que ce soit en termes d'aide au développement, d'appui de la Défense ou d'accueil des demandeurs d'asile.

 

Au-delà des clivages majorité-opposition, au-delà des clivages gauche-droite, nous devons tous faire le maximum pour nous montrer dignes des attentes de ces gens qu'une situation de guerre ou une situation économique difficile pousse à prendre tous les risques pour tenter de trouver un avenir meilleur.

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